Tout ce que la vie dans sa violence inlassablement étire et déchire…
par Claudine Héloir
Tout ce que la vie dans sa violence inlassablement étire et déchire, Christiane
Colmagro inlassablement le répare, relace, reprise, ravaude. Originée dans le monde
naturel — monde féminin de la végétation, monde du corps féminin mis en
correspondance, où tout est béance et écartement — l'œuvre dit à la fois la louange
de la séparation (tension, jaillissement) et la promesse de la réparation
(rapprochement, resserrement, cicatrisation).
Les matériaux qui montrent la cruauté des blessures — béton, métal, torture des
tire-fonds, poussée et percée aveugle des branches — montrent aussi, par les
dentelles, les laçages, les broderies, la douceur et la patience des soins.
Patience encore est l'activité artisanale qui peint et travestit la matière,
faisant du papier de la toile, de la toile du cuir, forçant le regard à percer
l'énigme du trompe-l'œil et du faux-semblant.
Éminemment ouvert, le travail de Christiane Colmagro offre à son public de
multiples niveaux de lecture. Chacun choisira le sien, du plus personnel au plus
général : comment vivre la déchirure, comment panser les plaies, qu'elles
soient celles de la vie ou celles du monde ? Y a-t-il un sens et un remède à la
douleur intime des ruptures, à l'horreur massive de Sarajevo ? Et d'abord,
qu'y a-t-il sous l'agressivité des apparences ?
C'est le mérite d'une recherche riche et sensible que de nous pousser ainsi à la
rêverie.
— Claudine Héloir
Dans le pli des serviettes et/ou les conversations de table
par Martine Constantin
Du drapé antique à la lettre secrète, le pli a ses matières d'élection :
les étoffes et le papier lorsque, rabattues sur elles-mêmes, elles forment une
double épaisseur.
Mais c'est encore le pli que l'on sollicitera pour désigner un mouvement de
terrain et l'empreinte laissée sur une matière souple ou sur le corps. Suggérant
à la fois l'ondulation et le secret, le pli sera encore choisi pour rendre compte
de la sinuosité de la vie intérieure où les « plis de l'âme » ne sont pas
moins impénétrables que « les replis du cœur ». En revanche, le code social
s'emparera du mot pour désigner des habitudes rigides (prendre le pli) ou la
volonté de soumettre (mettre au pli).
C'est cet ample spectre sémantique que vont diffracter plastiquement les œuvres
de Christiane Colmagro, qui associe le motif du pli à un objet somme toute
trivial : la serviette de table. C'est que, objet utilitaire par excellence
(la serviette, c'est ce dont on se sert), ce bout de tissu que, le repas fini, nous
laissons choir au sol ou abandonnons sur le coin de table — à moins que, totalement
dédaigné, nous l'ayons laissé intact, c'est-à-dire plié — est particulièrement
voué à la pliure. Ce sont ces tracés aléatoires que capture et met en scène
Christiane Colmagro : allusif ou redondant, en relief ou en saignée sur du
contreplaqué (lui-même constitué de plis, c'est-à-dire de minces couches de bois
collées et assemblées), le pli tient ici le premier rôle : celui du passeur qui
ouvre ou clôture les frontières entre le dedans et le dehors, entre l'intériorité
pure et le corps, entre les silences et les mots.
Et de mots, ces plis de serviette en sont tout bruissants… Pour avoir tant de
fois approché nos lèvres, entre traces de vin et de chairs, ils en ont capturés,
volés au temps et à la raison.
Car si nos modernes conversations de table ne font pas toutes l'Éloge de l'Amour
comme l'antique Banquet platonicien, parions que sous l'emprise de Dionysos, dieu
de la Tragédie et de l'Ivresse, elles demeurent encore ce tissu de dialogues, de
correspondances faites d'appels et de rappels, de silences et de voix mêlés que
Christiane Colmagro fait ici résonner.
— Martine Constantin, 2001
L'art du pli
par Nicole Biagioli
Plis des serviettes et/ou conversations de table : le titre de la
dernière série de Christiane Colmagro est une allusion à l'origine de l'œuvre —
échange entre amis autour d'un repas. Mais au-delà de l'anecdote autobiographique,
il laisse entrevoir, sous son apparente simplicité et sa réelle convivialité, une
véritable révolution des rapports entre l'œuvre, l'artiste et le public.
L'art doit être fait par tous, non par un. Cette conviction, exprimée d'abord en
littérature, a été celle de tous les artistes depuis la fin du XIXe
siècle, à un moment ou à un autre, qu'ils aient anticipé ou répercuté
l'universalisation de la conscience esthétique provoquée (en vrac) par le progrès
des moyens de reproduction, le développement des communications, la démocratisation
de l'enseignement et de la culture.
L'art à la portée de tous : cette ambition peut recouvrir des contenus, des
objectifs et surtout des degrés d'exigence très différents. En effet, la distance
est grande entre les deux pôles de l'activité artistique : la production et la
réception. Et ce n'est pas la même chose d'apprendre au public à faire son travail
de public, qui est d'apprécier l'œuvre, et de l'initier au travail du peintre ou
du plasticien.
Avant tout, il faut déjouer le principal obstacle qui guette l'approche
pédagogique : la dérive doctrinale. Car néfaste à l'investissement du sujet et à
la créativité en général, elle est mortifère en matière esthétique.
Voilà pourquoi plier des serviettes est l'entrée en matière par excellence. Qui
refuserait de plier une serviette ? Très peu de monde. Même ceux qui se
souviennent du commandement maternel d'avant les serviettes en papier : on plie
sa serviette quand on sort de table ! On redevient enfant. On plie parce que
plier, c'est gratuit, cela n'engage à rien. Qu'on croit !
Or le pliage de la serviette, comme la plupart des activités de subsistance ou
liées à la subsistance, s'est très vite doublé d'une recherche artistique, laquelle
a fini par supplanter l'usage original. On le constate en feuilletant le moindre
manuel de pliage : y défilent fleur de lys, libellule, cygne étoilé, plastron,
tuyaux d'orgue, feuille d'érable, et autres poétiques ornements d'assiette qu'on
regretterait d'avoir à déplier pour s'essuyer la bouche. Pas simple donc, le pliage
des serviettes, et, en tout cas, artistique déjà, avant même que le projet de la
plasticienne ne s'en empare.
Mais comment passer, et faire passer, de l'art entendu au sens des arts et
traditions populaires (plus ou moins, car la serviette est accessoire de
privilégiés dans l'Antiquité jusqu'au XVIIIe) à l'art tout court,
c'est-à-dire l'art des artistes ? Cet art-là est un art de métier, art savant,
ou plutôt art conscient, car l'art vit surtout des questions qu'il se pose. Et ces
questions tournent toujours autour des trois pôles de l'activité artistique : la
matière, le projet, le sujet.
La serviette est pour cela le support idéal. Le pliage traditionnel le sait fort
bien : l'intérêt plastique de la serviette tient d'abord à sa forme
rectangulaire, qui autorise un maximum de variations géométriques (cf. A. Woerie,
Pliages de serviettes, S.A.E.P, Colmar, 1992, p. 5 : « ce
n'est qu'au XVIIIe siècle que l'on vit les premiers pliages de serviettes
qui devinrent rapidement excentriques »). Un origami à l'européenne, en quelque
sorte.
Il y a ensuite la texture, qui parle aux sens (ibid. p. 6 : « le
linge reste un élément sensuel : on le regardera, on le touchera pour
prendre toute la mesure de ce critère tactile avant l'achat »).
Il y a enfin l'apprêt : utiliser une serviette amidonnée (ibid.
p. 14). En distribuant des serviettes enduites pour conserver plus facilement
la marque des plis, la plasticienne éclaire d'un jour très moderniste l'antique
coutume de l'amidonnage — une façon (insoupçonnée jusqu'alors) de préparer la
toile.
À l'étape suivante, celle du projet, la serviette devient modèle. Qu'est-ce qui
fait du morceau de tissu une serviette ? L'ourlet. La transformation plastique
était donc aussi une suggestion du support, suggestion que l'artiste s'est
totalement appropriée. Ici la piqûre ne combat plus l'effilochage : elle révèle
et conserve le souvenir du pliage, tout en exprimant les humeurs de la piqueuse, ses
sautes de rythme, ses repentirs.
Avec ce double geste de dépliage et de surpiquage — soulignement du pli initial —
on pénètre d'emblée au cœur de l'imaginaire symbolique de l'art moderne, pour deux
raisons : l'art moderne tend à révéler ce que l'art classique cache, c'est-à-dire
les étapes de la production ; et il abolit les frontières entre les arts au
profit d'une réflexion sur la communication esthétique générale, d'où sa recherche
d'interprétants intersémiotiques… comme le pli.
C'est Mallarmé qui a fait la fortune littéraire et esthétique du pli, en
rapprochant le pli de l'étoffe (le silence déjà funèbre d'une moire / Dispos
plus qu'un pli seul sur le mobilier, Hommage à Wagner), le pli déployé
par l'éventail, le pli de la bouche (Sens-tu le paradis farouche / Ainsi qu'un
rire enseveli / Se couler au coin de la bouche / Au fond de l'unanime pli,
Autre éventail), le pli de la feuille imprimée.
Avant l'avènement du livre industriel, le livre se faisait superposition et
couture de feuillets. Pour le lire, il fallait couper les pages : c'est donc le
pliage qui faisait le volume. D'où le culte que voue le poète à cette opération
purement matérielle, qui devient pour lui la plus spirituelle de toutes parce
qu'elle organise la lecture (le reploiement vierge du livre appelant
l'introduction d'une arme, ou coupe-papier, pour établir la possession,
Le Livre, instrument spirituel).
Alors, la serviette, instrument spirituel ? Pourquoi pas ? Est-elle
moins noble que le livre ? Son humilité même n'est-elle pas gage d'élévation
morale ? Dans serviette, il y a service. Mais à quoi servent
précisément les serviettes de Christiane Colmagro ?
Nous abordons la dernière étape, celle de l'histoire des sujets qui se rencontrent
à travers l'œuvre : l'artiste, ses collaborateurs et nous. Si la serviette peut
rendre convivial un message aussi abstrait que la représentation de l'œuvre par
elle-même, c'est qu'elle parle une langue universelle, celle de la mémoire et de la
métaphore — celle de Proust :
Sans doute, au moment où la raideur de la serviette m'avait rendu Balbec,
pendant un instant avait caressé mon imagination, non pas seulement de la vue de la
mer telle qu'elle était ce matin-là, mais de l'odeur de la chambre, de la vitesse du
vent, du désir de déjeuner, de l'incertitude entre les diverses promenades, tout cela
attaché à la sensation du linge comme les mille ailes des anges (…), j'avais été tenté
(…) de retourner à Balbec. (Le Temps
retrouvé)
Les participants à ces conversations de table ont mis dans leur contribution un
peu de leur passé, par le choix du matériau (serviettes d'une aïeule disparue) ou de
la forme (cocotte, bateau). Le public que nous sommes entre facilement en phase avec
ces bribes autobiographiques. Nous voilà en train de remonter le temps, nous aussi.
Nous nous revoyons à table, à toutes les tables où nous avons mangé et parlé. C'est
beaucoup, et c'est peu en regard de ce que les autres ont fait. Participer à une
œuvre, comprendre ce que fait l'artiste parce qu'il le fait à partir de notre propre
geste : co-laborer. Nous aussi, nous voudrions. Si on osait plier ? Si on
osait l'art ?
— Nicole Biagioli
Peindre : construire
par Raphaël Monticelli
Peindre : construire. Si construire pouvait être à la fois donner soin aux
éboulis du monde, suspendre l'agitation, faire pause dans le cours imperturbable des
choses, et se mettre en suspens.
C'est ainsi que Christiane Colmagro interroge l'espace, ses couleurs et ses
formes : dans des couleurs de terres et d'air vibrant ; voyez cette série
qui suggère tout à la fois le bâti et le plan, dans une perspective double,
présentant en même temps, vues de face, des élévations d'architecture, et vues de
haut, des projections au sol — plan d'occupation dont on ne saurait dire s'il est
urbain ou rural.
C'est ainsi que Christiane Colmagro fait œuvre… Autour de la vie et de la mort, du
deuil et de l'apaisement : voyez cette autre série ; elle développe ses
quinze pièces explorant trois types d'objets artistiques : les papiers, les
toiles, les bâtons. Variation des supports développant les rêves et les rêveries du
faire. Couture qui joint quatre pièces de tissu entre elles par l'intermédiaire d'un
fragment de vêtement, et dessine sur le tissu le souvenir d'une trame improbable,
hésitant entre fils de couture et fils de tissage. Papiers, dentelles et tulles
collés entre eux et jouant d'une autre couture, plus large et plus libre celle-là,
attentive à la fragilité du papier et se laissant aller à une rêverie plus ample de
la main qui coud, de la machine qui pique… Bâtons, que maintient le châssis, et sur
lesquels font dessin non plus le fil de couture, mais la ficelle d'emballage, et
comme un souvenir troublant : l'empreinte laissée sur le bâton par une œuvre de
la série des papiers…
Faire œuvre. Comme une méditation en acte.
C'est ainsi que Christiane Colmagro peint : en construisant précairement ses
espaces précaires d'apaisement. Et en employant les objets et les outils du travail
du maçon, du menuisier et de la couturière, bien plus que ceux du peintre. Disons-le
autrement : dans l'œuvre de Christiane Colmagro, les objets de la peinture
disent qu'ils ont à voir avec ce que nous habitons, avec ce qui nous habille et nous
habite. Les outils du peintre disent qu'ils sont des outils de l'art parce qu'ils
sont d'abord des outils du travail et de la vie ; qu'ils sont passés dans les
mains d'un je qui construit l'image du monde en se construisant ; qu'ils
sont outils de la transmission et de la filiation.
Peindre : donner demeure à nos regards, à leur poids d'ombre et de sel, à
leur poids de vie et de deuils.
— Raphaël Monticelli
Les Nouveaux Paysages — Prix du jury à Christiane Colmagro
article de presse, par Paule Stoppa
Près de 70 artistes choisis par un comité de sélection participent, cette année, à
l'exposition organisée par le comité monégasque de l'A.I.A.P. Le thème du paysage —
dont Marie-Aimée Tirole, présidente de l'association, indiquait la constance dans la
peinture occidentale depuis le XVIIe siècle — traité ici avec les supports
qu'offre aux artistes la technologie moderne, ou selon des techniques plus
traditionnelles, ajoute aux visions héritées du passé l'ampleur d'autres regards,
d'autres imaginaires, d'autres images d'une réalité qui, elle aussi, s'est transformée
avec le développement des villes et de l'industrie, la mécanisation de l'agriculture.
Qu'une nouvelle beauté surgisse un jour de tout ceci, comme l'espère P.-J. Hélias,
c'est à quoi cette exposition contribue sans doute, qui inclut, à la toile peinte ou
cousue, à la peinture sur bois, la photographie, la vidéo, les images de synthèse, des
montagnes, des images en suspens, des sons…
Photographe, organisateur et membre du C.I.N.E.A.M qui rassemble de nombreux
photographes, Christian Giordan souhaite que s'accroisse le rôle, la part de la photo
et de la vidéo dans l'art contemporain. Il s'y emploie ; l'invité d'honneur étant
le photographe parisien René Poinot, chasseur de paysages américains, de routes à
grande échelle, toutes images qu'il reprend, modifie, remodèle, ordinateur aidant.
C'est à Christiane Colmagro — dont le travail est connu des lecteurs du
Patriote, lequel a consacré à son travail et à ses expositions personnelles
(dont les dernières à la chapelle des Pénitents Blancs à Vence et, tout l'été, à la
galerie Art 7 à Nice) plusieurs articles — qu'est allé le prix du jury, un jury
composé de professionnels de l'art, directeurs de musées ou galeristes. Ce qui donne
droit à deux mois de résidence dans l'atelier du comité, pour y travailler, et à une
exposition personnelle sur place. Nous partageons son contentement, heureux que la
qualité et l'originalité de ce travail, que nous avons toujours apprécié, soient
enfin reconnues.
Des membres de soutien du comité ont, de leur côté, décerné un prix à l'œuvre de
Rien Bout, une toile bleue surréaliste dont le jeu de transparences traduit la
sensibilité. Un film sera tourné, qui présentera une vue d'ensemble du travail de cet
artiste.
Un troisième prix, le Prix du public, a été remis le mercredi 20 novembre, jour de
la remise officielle des récompenses, en la salle d'exposition, 4 quai Antoine-Ier,
port de Monaco, sous la présidence du prince Albert de Monaco.